Tout ou presque ressemble à une grande fiction bien orchestrée. « Feindre » est en effet l’étymologie grecque du mot hypocrisie, comme une attitude par laquelle on « feint » d’avoir des sentiments, des opinions, des vertus morales qui ne nous habitent pas réellement. Ceci afin de tromper les autres sur ses intentions réelles et d’en tirer profit. On se fait donc passer pour des bienfaiteurs, des sauveurs de la patrie, des défenseurs honnêtes du bien commun, des politiciens intègres et incorruptibles et, surtout, des vendeurs de promesses éphémères de renouveau, de refondation ou de nouveauté. Il n’est pas rare que l’on prenne Dieu comme garant ou otage de ce qui est affirmé sous serment. L’hypocrisie naît de paroles mercenaires, bradées ou, banalement, manipulées.
Au Sahel, nous avons le sable et la poussière qu’il génère. La poussière se dépose la nuit ou aux moments et aux endroits les moins opportuns. Elle s’infiltre sournoisement ou, plus rarement, demande la permission avant d’entrer pour s’installer dans les maisons et les objets. Elle se pose et s’adapte à toutes les surfaces et à toutes les circonstances. À sa manière, la poussière est démocratique car elle ne fait aucune différence de classe, de religion ou de genre. Elle n’est pas politiquement correcte car elle joue un rôle déstabilisateur tant dans les régimes civils que militaires. Elle rappelle aux empires, aux diplomates et aux stratèges qu’ils devront tôt ou tard composer avec elle. La poussière est la couleur des civilisations, de la barbarie et de l’hypocrisie.
L’hypocrisie est l’application et l’extension de la poussière à la vie personnelle, sociale et politique. La poussière et l’hypocrisie vont de pair et se complètent dans une complicité séculaire. On pourrait parler d’affinités électives, car l’un a besoin de l’autre pour accomplir son identité particulière. Il existe en effet de grandes hypocrisies, des simulacres, des farces qui se développent dans la diplomatie entre les pays, dans les institutions internationales, dans l’utilisation de la justice en fonction des convenances du moment. Les prix Nobel de la paix décernés à des bellicistes, les guerres humanitaires et les justifications pour utiliser les armes contre des populations civiles sans défense. Il ne s’agit que d’hypocrisies que la poussière recouvre de légitimité.
Nous en arrivons aux fictions qui, s’étant installées dans la durée, ont été naturalisées. Dans ce domaine particulier, il faut inclure une grande partie des politiciens, des religieux et des intellectuels. Mentir, qui n’est qu’une forme d’hypocrisie, ne suscite ni scandale, ni étonnement, ni consternation car, comme on le sait, leurs promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. Les médias, à quelques exceptions louables près, appartiennent au secteur mentionné car ce qu’ils communiquent sert le système qui les finance. Le code déontologique qui oblige à rechercher et à transmettre la vérité est carrément oublié.
Le système de santé international, dont l’Organisation Mondiale de la Santé est l’expression, ne fait que confirmer tristement ce qui vient d’être souligné. Ceux qui financent cette institution onusienne ont le droit et le devoir d’imposer les fausses orientations qui organisent « leurs » intérêts mondiaux. Le système capitaliste est né de l’hypocrisie dramatique appelée exploitation, tout comme les idéologies qui ont entre-temps déchiré le monde par des guerres. Le nationalisme, dans ses différentes variantes, naît et se perpétue avec des fictions qui continuent de faire des victimes et de glorifier les héros morts avec honneur.
La grande hypocrisie et celle-ci en particulier ne pourraient voir le jour sans les fictions quotidiennes qui, de manière capillaire, traversent les personnes, les relations humaines et la structure sociale dans son ensemble. Les mots, les choix, les jugements et les actions de la vie quotidienne, tout comme la poussière mentionnée ci-dessus, sont souvent marqués par des « micro-hypocrisies » auxquelles on ne prête plus attention tant elles font partie du paysage. L’abandon des valeurs qui sous-tendent la démocratie, la censure de la dimension spirituelle de la personne, la réduction de tout et de tous à des biens commerciaux, constituent et organisent la trahison quotidienne de la non négociable dignité humaine. Cela et bien d’autres choses ne sont que des formes d’hypocrisie.
Renverser le pouvoir de l’hypocrisie n’est pas aussi difficile qu’on le croit. Il suffit de laisser souffler le vent frère de la vérité qui, à partir des mots, invente un monde libre où la paix et la justice s’embrassent.
Mauro Armanino, Niamey, juillet 2025