Depuis 2014, la date du 30 novembre est consacrée Journée Nationale de la Liberté de la Presse au Niger. Deux ans après le coup d’État du 26 juillet 2023, l’espace médiatique, déjà fragile, s’est resserré au point que même l’illusion d’une presse libre s’effrite. Le pays recule dans le classement mondial de Reporters Sans Frontières sur la liberté de la presse. Il occupe désormais la 83ᵉ place, ce qui constitue un déclin révélateur du contrôle étouffant imposé par les autorités en place qui tendent à transformer les médias en relais de la communication officielle.
Dans ce contexte post-putsch, les poursuites judiciaires se succèdent plongeant les rédactions dans la peur et l’incertitude. L’année 2025 en apporte la preuve : suspension de Canal 3 TV pour un contenu jugé « trop critique », arrestation du directeur du journal L’Enquêteur, Soumana Idrissa Maïga, pour une accusation vague d’« atteinte à la défense nationale » avant qu’il ne soit libéré après avoir passé plusieurs semaines en prison, Massaouda Jaharou de la radio Sahara d’Agadez n’a obtenu qu’une libération provisoire, tandis que ses collègues Hamid Mahmoud et Mahamane Sani, arrêtés les 8 et 9 mai, avaient été placés sous mandat de dépôt pour « atteinte à la défense nationale ». D’autres journalistes, Ali Soumana Directeur de publication du journal Le Courrier et Zada Badjé, Directeur de publication de Toubal Info, continuent de croupir en prison. Avant eux, c’était le journaliste Ousmane Toudou qui avait passé une bonne année en détention avant d’être libéré en avril 2025 pour un post d’opinion.
Une réalité qui dit tout de l’état de la liberté de la presse et d’expression au Niger est l’incarcération de trois journalistes, le 2 novembre, à savoir Ibro Chaibou de groupe de presse Saraounia, Youssouf Seriba du journal en ligne Échos du Niger et Oumarou Kané du journal Le Hérisson pour avoir, dit-on, relayé une simple invitation à un point de presse. Le recours systématique à l’ordonnance sur la cybercriminalité sert désormais d’outil juridique pour intimider, emprisonner et faire taire les voix indépendantes. Pourtant, l’ordonnance 2010-35 portant régime de la liberté de la presse au Niger, qui consacre la dépénalisation de délit par voie de la presse, est toujours en vigueur.
Face à ce climat d’incertitude, l’autocensure devient le mal le plus corrosif. Les journalistes disent travailler « la peur au ventre », redoutant que la moindre critique de la gestion des affaires publiques ou la moindre mise en lumière de voix dissidentes puisse conduire à la garde à vue, à la prison ou à la fermeture de leur média. L’information se fait timide, le débat se rétrécit, et avec eux disparaît la capacité de la société à comprendre, analyser et discuter ses propres enjeux.
La dérive institutionnelle aggrave encore la situation. La Maison de la Presse, autrefois espace de dialogue et de défense de liberté de la presse, était effacé de l’échiquier associatif par la suspension de l’arrêté qui régit son fonctionnement en début de l’année 2024. Depuis l’arrivée des militaires au pouvoir, cette structure n’a célébré la Journée Nationale de la Liberté de la Presse, qu’une seule fois, en 2023, dans un climat déjà tendu entre les professionnels des médias et le ministre de la Communication de l’époque. Aucune célébration n’a eu lieu en 2024, et 2025 semble s’orienter vers le même silence institutionnel, malgré le fait que cette journée ait été instaurée par décret 2014-140/PRN/MCRI du 7 mars 2014et inscrite comme un engagement officiel de l’État en souvenir de la signature de la Montagne de la Table par l’ancien président Issoufou Mahamadou en 2011.
Dans ces conditions, la célébration du 30 novembre risque de prendre des allures d’ironie nationale. Une journée symbolique ne saurait dissimuler l’érosion réelle de la liberté d’expression, à moins d’être accompagnée d’actes forts : libération des journalistes détenus, révision de la loi sur la cybercriminalité, arrêt des suspensions arbitraires, réaffirmation de l’indépendance de la Maison de la Presse, protection du travail journalistique et accès garanti à l’information publique. Faute de tels engagements, cette date restera un simple rituel dénué de pertinence.
Car un pays sans presse libre est un pays privé de repères. Alors que le Niger traverse une crise multiforme, étouffer la presse revient à masquer les dangers, obscurcir les routes et priver la nation de son principal outil d’alerte et de cohésion.
Mahamadou Tahirou





