Le Niger extrait du pétrole brut, l’exporte et dispose d’une raffinerie à Zinder. Pourtant, les consommateurs continuent de subir des difficultés d’approvisionnement. Les chiffres officiels révèlent un problème plus profond que la seule disponibilité du brut : le pays produit moins d’essence qu’il n’en consomme, tandis que les insuffisances de la chaîne d’approvisionnement interrogent la gestion des stocks, les livraisons et les mécanismes de distribution.
Le paradoxe est saisissant. Le Niger produit du pétrole, en exporte une part importante et transforme une fraction de son brut à la Société de raffinage de Zinder (SORAZ). Pourtant, dans plusieurs stations-service du pays, l’accès au carburant demeure difficile. Comment expliquer cette contradiction ? La réponse tient à une distinction fondamentale, notamment, celle qui consiste à dire, que produire du pétrole ne signifie pas nécessairement disposer, en quantité suffisante et au bon endroit, de l’essence et du gasoil nécessaires à la consommation nationale.
Les données présentées le 5 octobre 2026 par le ministre du Pétrole, Hamadou Tini, devant le Conseil Consultatif de la Refondation (CCR) apportent un éclairage déterminant. Selon cette communication, le déficit de super carburant est passé de 47,25 millions de litres en 2024 à 159,74 millions en 2025, avant d’atteindre 196,62 millions de litres sur les huit premiers mois de 2026. Pour le gasoil, le déficit s’élevait à 52,60 millions de litres sur la même période. Ces chiffres montrent que la tension ne relève pas seulement d’un incident ponctuel. Elle tient à plusieurs facteurs.
Le premier facteur est structurel. Le Niger a considérablement augmenté sa production de pétrole brut grâce au développement du champ d’Agadem et au pipeline d’exportation vers le Bénin. Mais cette hausse ne s’est pas accompagnée d’une augmentation équivalente des capacités de raffinage destinées au marché intérieur. La SORAZ dispose d’une capacité nominale d’environ 20 000 barils par jour, alors que la production nationale de brut a atteint un ordre de grandeur de 110 000 barils par jour après l’extension pétrolière. Une part importante du brut est donc destinée à l’exportation, tandis que la raffinerie doit répondre à des besoins nationaux croissants.
Le deuxième facteur concerne la nature même du raffinage. Une raffinerie ne transforme pas chaque baril en essence dans les proportions souhaitées. D’après les chiffres communiqués par le ministre, les produits issus du raffinage se répartissent notamment entre 55 % de gasoil, 26 % d’essence et 5 % de gaz de pétrole liquéfié, avec un rendement global annoncé de 86 %. La SORAZ continuerait à livrer environ 1,5 million de litres de produits par jour à la Société Nigérienne de Pétrole (SONIDEP). Cette production est substantielle, mais elle ne suffit pas à couvrir la demande intérieure, particulièrement celle du supercarburant.
Le troisième facteur réside dans l’organisation de l’approvisionnement. Entre la sortie de la raffinerie et le pistolet d’une station-service, plusieurs étapes doivent fonctionner sans rupture : stockage, transport, livraison aux dépôts, répartition entre les régions et distribution aux détaillants. Une quantité nationale théoriquement suffisante ne garantit donc pas une disponibilité permanente dans chaque ville. Des retards logistiques, des stocks insuffisants, une mauvaise anticipation de la demande ou des difficultés financières entre les opérateurs peuvent amplifier les pénuries. Ces pistes doivent cependant être vérifiées par des données précises avant d’être retenues comme causes établies de la crise actuelle.
Le 12 octobre dernier, un comité technique chargé de gérer les crises d’approvisionnement et de résorber, dans un délai de trois mois, les dettes accumulées entre l’État et les principaux acteurs de la filière a été installé et placé sous la présidence du Premier ministre Ali Mahamane Lamine Zeine. Suivra un arrêté du ministre du Commerce et de l’Industrie qui interdit l’exportation de l’essence super et du gasoil, sauf autorisation spéciale en cas de surplus. Ces décisions témoignent de la nécessité de réorienter les volumes disponibles vers le marché national. Elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à démontrer que les difficultés seront rapidement résolues.
Au fond, la question n’est pas de savoir si le Niger possède du pétrole, mais s’il dispose d’un système capable de convertir cette richesse en approvisionnement régulier. Il faut publier des bilans périodiques de production, de consommation, de stocks et de livraisons, expliquer les écarts entre prévisions et besoins réels, et rendre compte des résultats des mesures annoncées.
Car l’exportation du brut peut générer des recettes sans remplir automatiquement les réservoirs des stations-service. Tant que les capacités de raffinage, les besoins du marché, les stocks et la distribution ne seront pas mieux ajustés, le Niger risque de continuer à vivre ce paradoxe : produire davantage de pétrole sans garantir aux usagers l’accès au carburant.
M. Tahirou





